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Langage inclusif dans l'espace public, vieux stéréotypes, nouveaux imaginaires : une newsletter pour cultiver son esprit critique en décryptant les mots qui nous entourent.

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Par Alicia Birr
9 articles
19 oct. · 4 mn à lire
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#0 Si la parole est une arme, allons-y la fleur au fusil

En 2021, j'ai lancé re·wor·l·ding comme un espace pour écrire sur le langage inclusif, pour éduquer à ses pratiques, pour forger mes convictions. Aujourd'hui, j'étends cet espace au format newsletter pour diffuser plus largement des décryptages ancrés dans du concret : les mots de l'espace public.

Tu veux une petite ou une grosse pièce ?

Les mots ont un impact sur la manière dont nous voyons le monde. Je ne vous demande pas de me croire sur parole mais de croire des décennies de recherches scientifiques qui le démontrent : dites à une personne que vous lui donnez une “petite pièce de 2 euros” et elle trouvera que sa pièce à moins de valeur qu’une personne à qui vous aurez donné une “pièce de 2 euros”. Pensez à un groupe de musiciens : je parie que la plupart d’entre vous a visualisé un groupe d’hommes (Beatles ou *NSYNC, no judgement), certainement moins un groupe mixte, comme Abba, et encore moins un groupe féminin. Si je vous invite à venir voir une exposition intitulée Photographes de guerre ou Femmes photographes de guerre, vous n’imaginerez pas la même exposition, et pourtant le mot photographe est un mot épicène, qui reste invariable au féminin et au masculin.

Tous ces exemples montrent une chose : les mots que nous employons ont un impact sur la manière dont nous nous représentons le monde et les personnes qui l’habitent. Et la langue française telle que nous la pratiquons majoritairement aujourd’hui, dont la règle voudrait que le “masculin l’emporte sur le féminin”, contribue à invisibiliser les femmes et renforcer les stéréotypes de genre.

3615 esprit critique

Je pratique au quotidien un langage dit inclusif, c’est-à-dire que je fais de mon mieux pour déployer un ensemble d’outils qui me permettent de représenter toutes les personnes, quel que soit leur genre, dans mon expression orale et écrite (dont le point médian parmi d’autres, et même pas dans cette newsletter, vous pouvez respirer). Au-delà du genre, je porte un regard critique sur tous les mots qui désignent les personnes : je me demande pourquoi pendant des années j’ai préféré dire un “homme black” plutôt qu’un “homme noir”, je réfléchis aux nuances entre le fait de parler d’une “femme voilée” plutôt que d’une “femme qui porte le voile” ou je m’éduque sur la manière la plus pertinente de désigner les personnes trans en lisant et en écoutant les personnes concernées.

J’adore réfléchir à l’utilisation que nous faisons des mots, à ce qu’ils disent au-delà de ce que nous pensons leur faire dire. Et j’aime savoir que j’ai à ma disposition, partout, tout le temps, un outil gratuit, malléable, infini, qui me permet de contribuer à défaire des stéréotypes et à créer des imaginaires positifs : cet outil, et même cette boîte à outils, ce sont les mots. Un outil dont le ROI (retour sur investissement) est d’une certaine manière bien meilleur que la plupart des actions menées contre les discriminations : il n’est pas aussi spectaculaire, certes, et probablement pas aussi efficace sur le court terme, en revanche, c’est très certainement le moins cher des outils à notre disposition. Le rapport coût/bénéfice me paraît imbattable.

On dit souvent que les actes sont plus importants que les mots, mais comment agir pour une meilleure représentation de la diversité des personnes, pour plus d’équité et pour une vraie inclusion si on ne s’interroge pas sur la manière dont on nomme (ou ne nomme pas, justement) les gens et les phénomènes concernés ? Les mots sont le socle sur lequel repose tout le reste. Il me parait très curieux de bâtir des projets progressistes sans réfléchir à leur fondation.

Espace public et publicité : terrain en déconstruction

La tâche de faire prendre conscience à tout le monde de la puissance du langage comme outil d’inclusion est titanesque tant les freins sont ancrés et le débat houleux. Mais il faut commencer quelque part : ma conviction est que toutes les entités qui produisent du discours visible dans l’espace public sont à prioriser car elles produisent le langage dans lequel nous baignons, elles maintiennent une norme du masculin dit générique qui nous nuit. C’est le cas du monde de la communication et de la publicité. Or, la puissance d’exposition de la publicité est immense. Si pendant des décennies, elle a contribué, comme le langage non inclusif, à invisibiliser les femmes et à créer ou renforcer les stéréotypes de genre, elle a aussi le pouvoir de les rendre visibles et de renverser ces stéréotypes.

Je vais donc m’intéresser aux mots (et parfois aussi aux images) de l’espace public (physique et digital) avec un accent particulier sur la publicité, prise dans un sens large, que ce soit en affichage dans la rue, le métro, sur les bus, en couverture de magazine, en brochure, en vidéo, en audio… La publicité est un objet social et culturel en plus d’être un objet marchand. C’est donc un objet d’analyse intéressant car il permet d’appliquer de manière très concrète les concepts qui sous-tendent le langage inclusif et ses différents outils.

Cette newsletter a pour vocation de partager des analyses de discours publicitaires par le prisme du langage inclusif, dans la continuité des contenus que je publie depuis 2021 sur reworlding.fr . J’y parlerai de genre, beaucoup, mais aussi de représentations racistes, grossophobes, homophobes, transphobes, validistes… car mon approche est intersectionnelle, c’est-à-dire que je pense qu’on ne peut pas considérer une forme de discrimination (comme le sexisme) sans considérer les autres, et qu’il faut les défaire toutes.

Mon objectif est de contribuer à développer votre esprit critique sur les mots, les images que vous voyez quotidiennement sans nécessairement vous interroger sur le message implicite porté, consciemment ou inconsciemment d’ailleurs, par ces mots ou ces images. Je n’ai pas pour vocation de faire la police du langage de la pub mais de donner à voir et à comprendre ce qui est paradoxalement souvent impensé en publicité et proposer des alternatives. Pour montrer que c’est possible, que c’est accessible et prouver avec vous que ça marche.

La parole n’est pas une arme, mais c’est l’équipement dont nous avons besoin pour lutter

L’autre jour je suis tombée sur une affiche dans le métro pour promouvoir le livre de Clément Viktorovitch, Le pouvoir rhétorique. J’aime bien ses chroniques, nous avons d’ailleurs collaboré au même ouvrage sur l’écriture inclusive, et je ne suis même pas certaine qu’il ait eu son mot à dire sur cette affiche, ce n’est donc pas un commentaire sur lui en tant que personne. Mais je n’ai pas envie de parler des mots, de la parole, du discours comme d’une arme. Je sais que les mots peuvent faire mal, mais faut-il promouvoir l’utilisation de la parole pour blesser ? Je comprends bien qu’ici on parle d’une arme symbolique : mais la violence des mots a un effet qui n’est pas que symbolique, elle atteint notre esprit et notre corps, c’est au contraire très concret pour moi. Qui n’a pas eu les boyaux tordus en recevant une insulte ?

Quand je titre cette newsletter “si la parole est une arme, allons-y la fleur au fusil”, ce n’est pas avec une perspective naïve et insouciante (comme les soldats de la Première Guerre Mondiale) mais avec la volonté de démilitariser le lexique de l’affrontement verbal. Cela ne veut pas dire le dépolitiser car la réalité est que quotidiennement nous luttons contre le sexisme, le racisme, l’homophobie et tant d’autres discriminations : mais je préfère penser aux mots comme un équipement plutôt qu’une arme. Cela ne convoque simplement pas le même imaginaire pour moi et je préfère m’imaginer en alpiniste qui s’équipe avant l’ascension d’une montagne qu’en soldate qui s’arme avant de rentrer sur le champ de bataille. Et il faut avoir un équipement solide pour nommer les réalités, pour se protéger, se défendre contre les attaques et aussi pour riposter répondre et convaincre.

Photo prise dans le métro d'une affiche de promotion du livre "Le pouvoir rhétorique" de Clément Viktorovitch où il est écrit "La parole est une arme"Photo prise dans le métro d'une affiche de promotion du livre "Le pouvoir rhétorique" de Clément Viktorovitch où il est écrit "La parole est une arme"

En attendant la première newsletter qui arrivera dans votre messagerie d’ici quelques jours, intitulée “Le genre des slogans, impensé de la publicité”, vous pouvez (re)découvrir quelques articles pour mieux comprendre les enjeux du langage inclusif :

🙋🏽‍♀️ Égalité professionnelle : cette méthode simple et gratuite pour recruter plus de femmes

🕵🏻‍♂️ Masculin générique ou spécifique : le mystère de la pub Monoprix

👩🏻‍🏫 Pourquoi je dis : langage inclusif

🧑🏾‍🔬 Expérimentations inclusives : quand l’exception fait sensation

A très bientôt !
Alicia


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